Ayant pas mal d’amis qui travaillent dans l’univers de la musique, il m’arrive souvent de me retrouver au beau milieu d’une conversation, forcément agitée, portant sur l’avenir de la musique face au téléchargement sur Internet.
Une fois encore les sciences économiques peuvent nous permettre d’y voir un peu plus clair sur la question.
De bien classique à bien public
Les premiers enregistrements audio datent de la seconde moitié du 19ème siècle et c’est seulement depuis cette date que la musique est indissociable du support sur lequel elle est gravée. C’est ce qui a fait d’elle, jusqu’à très récemment, un bien presque comme un autre : A tort ou à raison, on a acheté de la musique comme on a acheté des yaourts.
Or avec l’avènement d’Internet, et la possibilité qu’offre cette technologie d’échanger des fichiers entre particuliers, la musique s’est à nouveau dissociée de son support.
Et chose encore plus révolutionnaire : elle a perdu ses caractéristiques de bien classique pour revêtir celles du bien public !
En économie on appelle bien public tout bien qui répond aux deux caractéristiques suivantes :
- Le fait que son usage par un quelconque agent ne remette pas en question sa disponibilité pour les autres : son coût marginal tend vers zéro.
- Le fait qu’il soit impossible (ou beaucoup trop coûteux) d’en restreindre l’usage, ce qui pose inévitablement des problèmes de passager clandestin.
Le bien public le plus couramment pris comme exemple (dans tout bon manuel de premier cycle universitaire) est celui de l’éclairage public.
Ainsi la possibilité d’échanger gratuitement des fichiers sur Internet et la dématérialisation du support, font-ils endosser à la musique les deux caractéristiques fondamentales d’un bien public :
D’une part ce n’est pas parce que je télécharge un morceau que j’en prive quelqu'un d’autre, alors que si je vole un yaourt dans un supermarché c’est le cas.
D’autre part, on ne parvient pas à empêcher ceux qui le souhaitent de télécharger, alors qu’il est facile de poster des vigiles à l’entrée d’un supermarché pour se prémunir des vols.
Comment financer les biens publics : les solutions proposées
Face à ce constat la théorie économique nous enseigne qu’il est possible d’envisager deux solutions :
- L’impôt (comme c’est le cas pour l’éclairage public) : Tout le monde en profite donc tout le monde paye.
Cette solution est celle de la licence globale, où en est-elle ? Nous n’en entendons plus beaucoup parler…
- La gratuité : Puisque la microéconomie nous apprend que la fixation du prix se fait en égalisant le coût marginal et que, comme nous l’avons vu, celui-ci est nul, le prix du bien public doit être égal à zéro.
Cette deuxième solution n’en est pas une, car il est évidemment nécessaire de rémunérer les artistes…
Il est pourtant envisageable d’adapter cette dernière solution. Par exemple en conditionnant la gratuité à une source de revenu parallèle.
C’est exactement ce qui se passe lorsque vous regardez des chaînes privées a la télévision : vous ne payez pas directement TF1, pourtant la chaîne dégage des revenus grâce à vous.
Concrètement la solution s’appelle publicité et elle s’est immiscée partout : télévision, radio, Internet, journaux gratuits, etc.
Car il s’agit de la solution ultime trouvée par le secteur privé pour se rémunérer indirectement lorsqu’il propose des biens qui s’apparentent à des biens publics.
La nécessité de mettre en place un nouveau modèle
Mais peut-on imaginer un modèle qui substituerait à la transaction classique, une rémunération par publicité ?
NB : J’ai réalisé moi-même ce graphique selon diverses sources, il se peut donc qu’il soit approximatif. Par ailleurs il ne s’agit que de moyennes donc la rémunération d’un interprète, notamment, est susceptible de s’éloigner sensiblement du chiffre avancé ici.
Considérons maintenant un nouveau modèle.
Si on examine les possibilités offertes par un modèle alternatif qui permettrait le téléchargement sur Internet, on peut soustraire au prix actuel : la distribution et la fabrication. On peut par ailleurs sensiblement diminuer les frais généraux (au minimum une division par deux). Si enfin l’Etat accepte de faire passer la TVA à 5,5% (comme pour les livres) alors le prix d’un morceau traditionnellement vendu 1,67 € sur CD (à raison de 12 morceaux sur un CD vendu 20 €), pourrait baisser de 46%, i.e. passer à 0,9 €.
Notons que notre analyse est menée de manière à ce que ni les compositeurs et les interprètes, ni les maisons de disques ne voient leur marge diminuer.
Reste encore à imaginer un moyen de rapporter une telle somme uniquement grâce à des revenus publicitaires, i.e. sans que le téléchargeur ne participe directement à l’achat (pour garder l’impression de gratuité).
Mais la publicité sur Internet permet-elle de dégager des revenus importants ?
Pour répondre à cette question intéressons-nous à la société Google qui tire la quasi-totalité (99%) de ses revenus de la publicité. Cette dernière lui a permis de réaliser un chiffre d’affaires de 2,25 milliards de dollars au premier trimestre 2006 (+ 80% par rapport à 2005 sur la même période) (voir ici).
Pour comparer, Universal Music au même moment réalisait un CA de 1,125 milliards de dollars (+8,4% par rapport à la même période en 2005) (voir ici).
Notons par ailleurs que la publicité qui apparaît sur Google est statique, on pourrait imaginer une publicité interactive (vendue encore plus chère) qui demanderait une participation active de celui qui veut télécharger : cliquer sur un bandeau publicitaire pour pouvoir télécharger un morceau, être obligé de regarder une publicité dans laquelle serait caché un code nécessaire pour pouvoir accéder à une page de téléchargement (tiens elle est pas mal cette idée, je devrais le breveter !).
Evidemment nous ne devons pas tirer de conclusions hâtives, car la comparaison des CA d’entreprises si différentes, ne nous apprend pas grand-chose. Néanmoins cela témoigne bien de la possibilité d’envisager un nouveau modèle qui dégagerait, par la publicité, des revenus suffisants pour assurer la pérennité de l’industrie de la musique.
D’ailleurs Universal Music s’est récemment lancé dans cette aventure (voir ici) !
Pour conclure l’univers de la musique ne me paraît absolument pas condamné par les nouvelles technologies à condition que l'on accepte de considérer que la musique, en elle-même, est un bien particulier, proche du bien public.
Dès lors s'agit-il simplement de repenser le modèle et, comme toujours quand Internet intervient, les pionniers seront les plus récompensés…